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19 août 2006 6 19 /08 /août /2006 15:34
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Chapitre 15
 
Mon rapport au sacré
 
Si c’était à refaire, je continuerais à me battre contre une fâcheuse tendance qui existe encore aujourd’hui en certaines contrées. Cette tendance qui existe chez certaines personnes et qui consiste à vouloir faire du prêtre un personnage sacré, existait déjà au temps de Pierre, de Paul, de Barnabas. Quand Corneille tombe à ses pieds pour lui rendre hommage, Pierre l’aide à se relever et lui dit : « Moi aussi, je ne suis qu’un homme » (Actes 10,26). Quand Paul guérit un infirme à Lystre : « L’homme bondit : il marchait. (…) A la vue de ce que Paul venait de faire, des voix s’élevèrent de la foule, disant en lycaonien : « Les dieux se sont rendus semblables à des hommes et sont descendus vers nous. » Ils appelaient Barnabas « Zeus » et Paul « Hermès », parce que c’était lui le porte-parole. Le prêtre de Zeus - hors - les - murs fit amener taureaux et couronnes aux portes de la ville ; d’accord avec la foule, il voulait offrir un sacrifice. A cette nouvelle, les apôtres Barnabas et Paul déchirèrent leur manteau et se précipitèrent vers la foule en criant : « Oh, que faites-vous là ? disaient-ils. Nous aussi nous sommes des hommes, au même titre que vous ! La Bonne Nouvelle que nous vous annonçons, c’est d’abandonner ces sottises pour vous tourner vers le Dieu vivant » (Actes 14, 10-15).

Pas facile d’abandonner ces sottises ! Revenons au célibat, je note que Eleuthère Kumbu ki Kumbu, dans son chapitre sur le célibat des prêtres dans l’Eglise latine fait longuement référence au travail historique de R. Gryson. Et je retiens ceci :
 
« Dix ans après la publication de son livre sur les origines du célibat ecclésiastique, R. Gryson en a maintenu la thèse principale : « Le principe qui se trouve aux origines de la loi du célibat ecclésiastique est le principe de la pureté rituelle. Seuls ceux qui sont purs peuvent avoir accès à la sphère du sacré »
Bien mieux : si grande qu’ait été son estime pour la virginité, l’Eglise ancienne n’a jamais songé à imposer le célibat comme une condition d’accès aux ordres. Au contraire, « au point de départ de la tradition canonique dont procède en Occident la loi du célibat se trouve la loi de la « continence eucharistique » qui interdit les rapports sexuels durant la nuit précédant la communion. ».[1]
 
Evidemment, quand à la fin du IVème siècle, du côté de Rome, la tendance était de célébrer tous les jours… mieux valait en effet rester célibataire !
Tout ceci me rappelle deux anecdotes. Retournons faire un petit tour à Libreville, aux Rois Mages. J’arrive un soir dans une communauté, et brusquement, en entrant dans la pièce, je constate que ma présence met fin à la conversation. Que se passe-t-il ? Je leur demande :
- Je vous dérange ?
- Non, non, pas du tout.
- Mais alors, pourquoi ce silence soudain ? De quoi parliez-vous ?
- Non, rien…
Ma curiosité n’en est que plus forte. Finalement un courageux se risque à me poser une question :
- Pourquoi y-a-t-il des filles qui servent la messe ?
Je ne m’attendais pas à cela !
- Pourquoi ? Parce que des filles un jour sont venues me demander pourquoi seuls les garçons pouvaient être « servants. » La question ne s’était jamais posée, et je leur ai répondu qu’il n’y avait aucune raison. Qu’elles pouvaient s’organiser, se faire coudre des tenues comme les garçons s’en étaient fait coudre et se partager les petites choses à faire durant la célébration. Grande fut leur joie.
Et il y eut désormais quatre garçons et quatre filles qui entouraient le prêtre à l’autel. Sans problème. Mais voilà que, bien longtemps après, cette communauté réagissait, avec gêne…
Je leur demandais alors pourquoi ils avaient voulu changer de sujet de conversation quand je suis arrivé ? Et pourquoi la présence des filles les gênait ?
En fait, personne n’avait de raisons à avancer ! A la fin, une femme se hasarde quand même : « la présence des filles…, ça gêne… elles encombrent… »
Je lui répondais que la place me paraissait assez grande autour de l’autel, et que je ne voyais pas pourquoi c’étaient les filles qui encombraient… Les garçons n’encombraient pas ?

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Une autre anecdote : des jeunes des lycées et collèges et l’un ou l’autre universitaire se préparaient chaque samedi après-midi, durant un an ou deux, à être baptisés ou à communier. Une année, quelques jours avant la cérémonie où certains allaient communier pour la première fois, l’un d’entre eux, âgé d’une vingtaine d’années nous explique, dans une conversation à bâtons rompus, qu’il ne pourrait jamais recevoir la communion des mains d’une femme. Surprise de ma part. Est-il possible que cette réflexion sorte de la bouche d’un jeune ? Je savais que certains changeaient de file pour ne pas recevoir la communion des mains d’une catéchiste, mais que cette attitude soit le fait d’un jeune, voilà qui me dépassait. Je lui demande de s’expliquer. Gêne de sa part… Grande gêne… J’insiste. « C’est que… les femmes… il y a des jours où elles sont impures » finit-il par me dire.
Alors, mon sang n’a fait qu’un tour ! (Excusez le rapprochement… !) Je lui ai signifié sur-le-champ que de toute l’année, je n’avais jamais enseigné des choses pareilles. Qu’il n’était pas prêt pour communier à la date prévue, le dimanche suivant, et qu’il lui faudrait suivre encore les cours, l’an prochain. Peut-être alors ferait-il la différence entre l’Ancien et le Nouveau Testament !

Il n’est pas question de pureté rituelle dans la bouche de Jésus ni dans le Nouveau Testament, mais il en est question dans le Lévitique et comme on vient de le voir avec ces deux petites anecdotes, dans la mentalité courante. Faut-il pour autant se plier à ces façons de penser ?
Pureté, continence, célibat, sacré, sphère du sacré… Je ne crois pas avoir donné dans ce registre : je ne me suis jamais ressenti comme un personnage sacré. Et ce n’est pas aujourd’hui que je changerai d’avis. Si c’était à refaire, je le referais. Je ne vous ai pas encore raconté cette petite histoire  :
 
 
Sur les routes.
 
Nous avions mis cette fois là, toute une journée pour aller à Lambaréné (220 km à peu près). Je crois que c’était la première fois que les responsables des communautés des Rois Mages allaient rendre visite aux responsables des communautés de Lambaréné. Nous étions à deux 404 bâchées. C’était la saison des pluies, et il pleuvait !
Avant Kango, il a fallu pousser les voitures sur quelques 15 km, la pluie avait transformé la route en patinoire…
 
 
A un moment, on voit l’entrée de la nouvelle route en construction, mais cette entrée est barrée par des tonneaux. Qui ne risque rien n’a rien. Je déplace les tonneaux en me disant : essayons la nouvelle route, si ça ne va pas, on revient et on continue à pousser. J’étais en tête, l’autre 404 me suivait un peu plus loin. On roulait sans difficulté jusqu’à ce qu’on arrive dans la zone des travaux. Un « blanc » me fait signe d’arrêter. Sans rien dire, il vient vers moi, m’arrache les clés du tableau de bord, et part en se fâchant dans une langue que je ne comprends pas : c’est un grec ! L’entreprise qui construit la route était une entreprise grecque.
Nous voyons la deuxième 404 arriver en haut sur la colline en face. Nous leur faisons des signes désespérés pour leur faire comprendre de rester où ils sont mais ils ne comprennent pas. Les voilà. Il y avait à bord une sœur, en tenue de sœur… Les ouvriers gabonais du chantier essayent alors de faire comprendre à leur patron grec qui nous sommes. Et il a dû comprendre car il m’a remis les clés.
- Vous voyez, mon père, quand on vous dit de mettre une soutane !
Evidemment, c’est souvent avantageux. Mais comme disait Boganda : « Un homme est un homme ». Boganda est mort trop tôt. Il aurait pu être président de la Centrafrique, au moment des Indépendances. Peut-être que chez lui, on aurait respecté un homme non pas pour ses habits mais…
On peut toujours rêver !
 
On peut toujours rêver, et on peut toujours chanter et rechanter : « Que tes œuvres sont belles… tout homme est une histoire sacrée… » Tout homme, avec ou sans soutane ! En attendant, il peut s’en cacher des choses derrière une soutane ! En tous cas, je n’ai jamais caché à qui que ce soit que j’étais prêtre, mais je n’ai jamais éprouvé le besoin de le dire sans qu’on me le demande. Pour être au service de la communion dans une communauté, pour montrer en toute occasion comment la bonne nouvelle est une bonne nouvelle pour ma vie présente, il n’est pas besoin d’uniforme particulier. Il n’est pas besoin de se faire passer pour un personnage sacré.

Même pour célébrer l’eucharistie, il n’est pas obligatoire de mettre en place tout un décorum. André Lemaire, un spécialiste en la matière, pense « qu’il faut probablement reconnaître que pour les premiers chrétiens, la célébration du « repas du Seigneur » était d’abord vécue comme l’affaire de toute l’assemblée et que le rôle joué par tel ou tel ministre n’y semblait que secondaire ; c’est pourquoi saint Paul insiste tant pour que l’activité du ministre soit tout entière subordonnée à l’édification de l’assemblée »[2]. Je ne peux qu’abonder dans ce sens : les messes les plus vivantes et les plus priantes que j’ai connues ces derniers temps, en France, furent bien souvent des messes où nous étions tous assis autour de la table (donc en petit nombre), et où chacun pouvait s’exprimer. Bref, des messes où la vie de chacun a sa place, et où celui qui préside n’a effectivement un rôle que parce qu’il existe une communauté.

Le Nouveau Testament est plutôt discret vis-à-vis de celui qui préside l’eucharistie. S’il nous est rapporté plusieurs fois dans les Actes des Apôtres que les premiers chrétiens étaient fidèles à la « fraction du pain » comme par exemple en Actes 2,46 : « ils rompaient le pain à domicile », il ne nous est pratiquement rien dit sur celui qui préside ce repas. Exceptionnellement, Luc est un peu plus bavard quand il nous raconte ce qui s’est passé lors du passage de Paul à Troas :
 
« Le premier jour de la semaine (dimanche), alors que nous étions réunis pour rompre le pain (eucharistie), Paul, qui devait partir le lendemain, adressait la parole aux frères et il avait prolongé l’entretien jusque vers minuit. Les lampes ne manquaient pas dans la chambre haute où nous étions réunis. Un jeune homme nommé Eutyque, qui s’était assis sur le rebord de la fenêtre, fut pris d’un sommeil profond, tandis que Paul n’en finissait pas de parler. Sous l’emprise du sommeil, il tomba du troisième étage et, quand on voulut le relever, il était mort. Paul descendit alors, se précipita vers lui et le prit dans ses bras : « Ne vous agitez pas, il est vivant ! ». Une fois remonté, Paul rompit le pain et mangea ; puis il prolongea la conversation jusqu’à l’aube et s’en alla. Quand au garçon, on l’emmena vivant et ce fut un immense réconfort. » (Actes 20, 7-12).
 
Il nous arrive aujourd’hui encore d’endormir ceux qui nous écoutent, au moins au sens figuré. Même au sens propre, ce ne serait pas trop grave puisque nous disons généralement la messe dans les églises. La célébration se situant au rez-de-chaussée, celui qui s’endort ne risque pas de tomber du troisième étage. Heureusement, car il n’est pas sûr que le miracle de Troas se renouvellerait à chaque fois !
Mais reprenons notre sérieux !

Service et pouvoir, pouvoir et sacré, pouvoir sur le sacré… Si c’était à refaire, je militerais pour que disparaisse la façon d’être prêtre de l’Ancien Testament. Je militerais pour que l’idéal du prêtre selon le Nouveau Testament soit vraiment mis en avant et proposé de façon claire et nette à toutes les communautés chrétiennes.
Tous les auteurs s’accordent pour dire ce que Laure Caumont résume clairement ainsi :
 
« Comme dans toutes les religions traditionnelles, le hiereus grec (en latin sacerdos) est le médiateur entre les dieux et les hommes. Par son contact avec le sacré, il est lui même sacré et reçoit un pouvoir. Il se situe à l’opposé du peuple (laos dont on a tiré le mot laïc). Il assure le culte public et en particulier les sacrifices »[3].
 
Comme cela a déjà été dit plus haut, dans le Nouveau Testament il n’est jamais question de « sacerdos » pour désigner les ministres qui sont au service de la communauté. A commencer par Jésus lui-même : il n’était pas prêtre à la mode de l’époque ! A défaut de relire en entier les chapitre 7 et 8 de l’épître aux Hébreux, relisons au moins ces quelques lignes extraites de ces deux chapitres :
 
« Si les prêtres lévitiques avaient accompli une œuvre parfaite, il n’aurait pas été nécessaire qu’apparaisse un prêtre d’une autre sorte, un prêtre dans l’ordre de Melchisédech et non plus dans l’ordre d’Aaron… Notre Seigneur (…) appartenait à une autre tribu, dont aucun membre n’a jamais effectué le service de l’autel. Il est bien connu qu’il appartenait, de naissance, à la tribu de Judas, et Moïse n’a jamais rien dit de cette tribu quand il a parlé des prêtres. (…) Les autres prêtres ont été nombreux parce qu’ils mouraient et ne pouvaient pas continuer leurs activités. Mais Jésus vit toujours et sa tâche de prêtre n’a pas été transmise à quelqu’un d’autre. (…) Jésus est donc le grand prêtre qu’il nous fallait. (…) En parlant d’une alliance nouvelle, Dieu a rendu ancienne la première ; or ce qui devient ancien et qui vieillit est prêt de disparaître ».
 
« Est prêt de disparaître », c’est sans compter avec les acrobaties des hommes qui sont capables de jongler pour garder ce qui les arrange, quand ça les arrange ! Dès le IIIe siècle le langage sacerdotal qui était employé dans l’Ancien Testament va refaire surface. Petit à petit, le prêtre va redevenir l’homme du sacré. Pourtant, le Christ, unique médiateur entre Dieu et les hommes avait mis fin à tous les sacerdoces.
Un rapide coup d’œil sur la bible avec les exégètes, et un rapide coup d’œil sur l’histoire de l’Eglise avec les historiens nous montre donc qu’à travers les âges, il a existé bien des façons d’être prêtre. Une citation à méditer : « Au lieu d’utiliser l’Ecriture pour justifier des positions acquises, les progrès de l’exégèse ont imposé une vision des origines chrétiennes qui relativise notre passé récent et oblige à réviser certaines conceptions de l’Eglise, de sa vie, de sa mission »[4]. Et oblige à réviser certaines façons de concevoir le prêtre !

Si c’était à refaire, je refuserais donc encore et toujours tout ce qui peut prêter à confusion et laisser croire que le prêtre est un personnage sacré. Ni sacré, ni séparé. Il m’arrive quelquefois, rarement, Dieu merci, qu’on me prenne pour un personnage sacré. Je n’aime pas ça du tout ! Et finalement, quand on m’appelle tout simplement : Gérard, je me sens plutôt bien. C’est un peu normal quand on se réfère à Saint Matthieu :
 
« Mais vous, ne vous faites pas appeler « Maître », car vous êtes tous frères et vous n’avez qu’un seul Maître. N’appelez personne « Père », car vous n’avez qu’un seul Père, celui qui est au ciel. Ne vous faites pas non plus appeler « Chef », car vous n’avez qu’un seul Chef, le Messie » (Matthieu 23, 8-9)
 
Les deux premiers chapitres ont montré comment j’étais membre à part entière de la communauté, ou des communautés, du moins tant que leur nombre me le permettait. Comme je l’ai déjà dit, si c’était à refaire, je militerais, comme je le fais en écrivant ces lignes, pour que chaque communauté chrétienne à taille humaine choisisse en son sein la personne capable d’assurer la communion, en restant un frère parmi les frères (et sœurs !).
 


[1] Op. cit. p. 324
[2] André Lemaire, Ministère et eucharistie aux origines de l’Eglise, Spiritus, n°69, 1977
[3]Laure Caumont, dans les Réseaux des parvis, n°7, sept. 2000, p.21
[4] « Le ministère et les ministères selon le Nouveau Testament ». Ouvrage collectif, Collection Parole de Dieu, Ed. Le Seuil 1974
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Published by Gérard Warenghem - dans joie-en-communaute
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