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29 novembre 2005 2 29 /11 /novembre /2005 09:05

14 janvier 2014

 

Dans un avion, le 12 décembre 2013, par Gérard Warenghem


 

« Ton expérience m’intéresse ! »


 

Un ami spiritain m’écrit : « Ton expérience m’intéresse ! ». Et suit une bonne dizaine de questions. Je n’ai répondu qu’à une seule : « Quels ont été les moments les plus difficiles dans ta vie (spiritaine). Comment as-tu maintenu ton engagement en traversant ces moments ? »

Il ne m’en voudra pas, car j’ai répondu longuement !

Peut-être que d’autres seront également intéressés.
Alors, si c’est votre cas, je vous laisse lire.


 

Entré chez les spiritains en 1961, ordonné prêtre en 1969, voilà donc plus de cinquante ans que ça dure !  Pourtant, j’ai mis « spiritaine » entre parenthèse, car j’estime n’avoir qu’une vie et peut-être plusieurs familles !

Je pourrais parler de ma famille gabonaise. Ayant fait la « coopération » (service militaire) au Gabon, affecté à Libreville de 1971 à 1991, en ce moment en route pour le Québec où je serai le 14 décembre à l’ordination diaconale (diacre permanent) de Didier, un gabonais, je peux dire finalement que j’ai trois familles : ma famille naturelle à qui j’ajoute les amis, ma famille spiritaine et ma famille gabonaise. Sans oublier, par le biais de cette dernière, la grande famille des jécistes (Jeunesse Etudiante Chrétienne)

Puisque je parlais de Didier, continuons. J’ai connu Didier au début des années 70. Plus tard, dans les années 90, Didier et Léa se sont mariés et ont tenu à ce que je préside la célébration de leur mariage. Le 14 décembre, après demain, Didier sera ordonné diacre permanent à Saint Georges (Québec).

Je vous pale de Didier mais je pourrais vous parler de ce que j’ai vécu et de ce que je vis encore avec des dizaines d’autres gabonais. Ayant vécu vingt ans (1971 – 1991) à Akébé, vaste quartier de Libreville, j’ai la chance d’avoir eu une vie très riche, loin du « métro, boulot, dodo » ! Vie tellement riche qu’il m’a été très facile d’écrire un livre : La joie de vivre en communauté, en Afrique ou en Europe.

Par contre il n’est pas facile de faire des séparations entre la famille naturelle, la famille spiritaine et la famille gabonaise. La vie ne se laisse pas découper de cette façon.

 

Un exemple entre 100 :

Dans les années 70, à Akébé, Mireille, une petite fille de six ans, boit de l’eau de Javel. Voici ce que j’écrivais dans mon livre :


C’est Mireille, une jeune enfant qui a trouvé moyen de boire de l’eau de Javel. Au bout de trois semaines à l’hôpital (trois semaines perdues...) la décision est prise de l’évacuer sur la France. A l’époque, un parent pouvait accompagner le malade. Les parents de cette enfant me supplient de faire le voyage. Sa mère pense que, connaissant la France, je serai plus efficace que n’importe qui... Hélas, c’était beaucoup trop tard. Mireille est décédée à Paris. Je suis revenu seul à Libreville. Il y a plus de vingt ans de cela, mais je m’en souviens comme si c’était hier. Tous ceux qui ont des enfants, ou tout simplement un cœur, comprennent facilement que de telles épreuves, ça crée des liens qui ne se brisent pas facilement[1].

Voir :

http://joie-en-communaute.over-blog.com/article-3754996.html

Boite-28-003-copie-1.jpgMireille, c'est la plus petite, à gauche

Et voici ce que je n’avais pas dit dans le livre. Dans l’avion qui nous amenait à Paris, j’étais assis à côté de Mireille. Elle était allongée, et avec des kleenex, je lui enlevais régulièrement la salive qu’elle n’arrivait pas à avaler. Une hôtesse s’est inquiétée et a demandé s’il n’y avait pas un médecin dans l’avion. Il y en avait un. Qui s’est fâché : cet enfant aurait dû être sous perfusion. Elle était en train de mourir de faim. Il était scandalisé : l’hôpital de Libreville n’avait pas fait son travail. Après concertation avec le commandant, l’avion a fait une escale non prévue à Cotonou. Une ambulance nous attendait et nous a amenés tout de suite dans un hôpital pour poser une perfusion.

Arrivés à Paris, là aussi une ambulance nous attendait et nous sommes allés à l’hôpital Claude Bernard. Un médecin, grand professeur connu du grand public à l’époque, un monsieur très simple et très humain m’a réconforté du mieux qu’il a pu. Mais il m’a expliqué qu’il fallait mettre Mireille en réanimation, où les visites sont interdites. Dès que possible, je serai averti et pourrait venir lui rendre visite. D’ici combien de temps ? Quatre ou cinq jours au moins.

Après tout cela, vers minuit, je suis allé chez les spiritains, rue Lhomond, où j’ai trouvé quelqu’un pour m’ouvrir la porte et me donner une chambre. Ensuite je suis allé saluer mes parents, à Boulogne sur mer. C’était pour eux une surprise : ils me croyaient à Libreville !

Quelques jours plus tard, l’hôpital m’appelle : Mireille est décédée. Ma sœur et mon beau-frère m’ont alors accompagné à Roissy. Un soutien dont je me souviens 40 ans après !

Tout cela pour dire que dans la vie, les épreuves ne manquent pas. Mais en même temps, avec le regard de la foi, et avec un peu de recul, vous constatez que Dieu n’est jamais très loin et que dans les moments les plus difficiles, il met quelqu’un sur votre chemin, quelqu’un qui vous porte !

 

Poème attribué au poète brésilien Adémas de Barros (source contestée)


J‘ai fait un rêve la nuit :
Je cheminais sur la plage
Côte à côte avec le Seigneur.
Nos pas se dessinaient sur le sable,
Laissant une double empreinte,
La mienne et celle du Seigneur.

L’idée me vint – c’était un songe
Que chacun de nos pas représentait
Un jour de ma vie.
Je me suis arrêté pour regarder en arrière.
J’ai vu toutes ces traces qui se perdaient au loin.
Mais je remarquais qu’en certains endroits,
Au lieu de deux empreintes,
Il n’y en avait plus qu’une.

J’ai revu le film de ma vie.
Ô surprise !
Les lieux à l’empreinte unique correspondaient
Aux jours les plus sombres de mon existence.
Jours d’angoisse ou de mauvais vouloir,
Jours d’égoïsme ou de mauvaise humeur,
Jours d’épreuves et de doutes,
Jours où moi, j’avais été intenable.

Alors me retournant vers le Seigneur,
J’osais lui faire des reproches :
« Tu nous as pourtant promis
D’être avec nous tous les jours !
Pourquoi n’as-tu pas tenu ta promesse ?
Pourquoi m’avoir laissé seul
Aux pires moments de ma vie ?
Aux jours où j’avais le plus besoin de ta présence ? »

Mais le Seigneur m’a répondu :
« Mon ami, les jours où tu ne vois
Qu’une trace de pas sur le sable,
Ce sont les jours où je t’ai porté ».

 

 

Mais revenons à la première question : « Quelles ont été les moments les plus difficiles dans ta vie (spiritaine) ? »


Les moments difficiles n’ont pas manqué. N’étant pas passé par les « écoles apostoliques » spiritaines, (petits séminaires), je faisais partie de ceux qui dénotaient un peu dans le paysage. C’est ainsi qu’à Mortain (séminaire de philosophie) un soir, le supérieur m’appelle et me signifie que « demain matin, Mr. Warenghem, vous prendrez le train pour rentrer chez vos parents ! ». J’ai alors écrit une lettre où j’expliquais que je n’avais pas spécialement envie de rentrer chez moi, que je ne comprenais pas ce qui m’était reproché, etc. Le lendemain matin, le supérieur m’appelle pour me dire : « J’ai montré votre lettre au père provincial (il était dans la maison pour sa visite annuelle) et il ne comprend pas non plus ce que l’on vous reproche ! Si vous voulez rester, vous pouvez rester. C’est donc grâce au provincial que je n’avais jamais vu et que je n’ai plus jamais revu que je suis spiritain ! Aujourd’hui, il vaut mieux en rire, mais sur le moment, avouez qu’il y avait de quoi se poser des questions…


Difficile d’énumérer ici tous les moments difficiles d’une vie, qui du reste, n’est pas terminée ! Je n’en retiendrais que deux. Ils ont quelques points communs.

Pour diverses raisons que la charité chrétienne m’interdit de rapporter ici, je me suis retrouvé en France, après vingt ans passés au Gabon. Des fangs ont dit dans leur langue que j’avais été chassé « ane mvu » (comme un chien). Il m’a fallu quitter toutes les communautés d’adultes, de jeunes, d’enfants, que nous avions patiemment mises en place et dont je faisais partie.


http://joie2.over-blog.com/article-1991-je-quitte-akebe-63615676.html

 

Mais des gabonais et d’autres amis africains présents en France ont su me porter et m’aider à rester debout. Aumônier des étudiants africains sur Paris et région parisienne, j’étais comme eux en exil. Dieu merci, nous avons trouvé chez les spiritains, à Chevilly, le « château », où nous avons pu, durant une dizaine d’années, vivre comme dans une famille africaine.  

 

img217.jpgAu château !


En 2000, nouveau coup dur : le cardinal de Paris décide de mettre fin à l’aumônerie catholique des étudiants africains. Ici encore, je vous passe tous les détails. Il faut tout de même savoir que nous nous sommes battus durant toute une année. Mais la décision était prise et toutes nos démarches ont été vaines. J’ai pu toucher du doigt le fonctionnement de l’autorité dans l’Eglise, j’au pu mesurer le degré d’impolitesse dont sont capables certains « prélats » et même certains sous fifres qui n’échappent pas au modèle du petit chef présent dans toutes les sociétés.

Mais ici encore, la famille spiritaine était là. Ma proposition de prendre une année sabbatique a été acceptée.

En fait nous avons continué, sans moyens, ce que nous faisions, au niveau de l’aumônerie. Une aumônerie sans local, sans adresse, sans téléphone, sans aumônier (officiellement !), mais avec quelques étudiants…


C’est alors que j’ai rencontré Jacques Gaillot, l’évêque de Partenia, l’évêque des exclus. Exclu du diocèse d’Evreux dont il avait la charge, il a rebondi et Partenia est devenu un diocèse sans frontières. Il existe en France quantités d’associations qui sont nées à la suite de la décision romaine de mettre Jacques Gaillot sur la touche. Depuis 2005, je suis président de l’une d’entre elles : Partenia 2000.

 

DSC01729.JPG

 

Avec les iraniens

 

http://partenia2000.over-blog.com/article-26-juin-a-noter-dans-nos-agendas-51862955.html


 

DSC01723.JPG


De ces deux étapes vécues dans la douleur, la fin de mon séjour au Gabon et la fin de l’aumônerie, je retiens que finalement Dieu met toujours quelqu’un sur votre route. Quelqu’un qui vous aide à supporter les épreuves.


Par ailleurs, je retiens également que Dieu écrit droit avec des lignes courbes.

Même si l’organisation de la JEC, Jeunesse étudiante Chrétienne (dont j’étais aumônier national au Gabon entre 1975 et 1991) avait influencé l’organisation des communautés d’adultes que nous avons mis en place à Akébé, même si le VOIR, JUGER, AGIR nous poussait à transformer le monde pour en faire le Royaume de Dieu, j’étais tout de même le « prêtre ». Le « prêtre » que beaucoup de chrétiens mettent sur un piédestal.

En ce qui me concerne, ce statut s’est un peu estompé quand je suis arrivé à Paris en 1991 et il a pratiquement disparu depuis la fin de l’aumônerie des étudiants, en 2000. Je peux me consacrer davantage à la construction du Royaume. Jacques Gaillot et les parteniens m’entraînent dans leur sillage. Je me retrouve avec toutes sortes d’exclus, des sans papiers, des Rroms, des personnes prostituées, des sans logements, des « sans terre » (palestiniens), des personnes qui se battent pour que la démocratie arrive dans leur pays (iraniens), etc. Et je comprends mieux le « J’avais faim, j’étais étranger… »

Plongé durant 30 ans dans l’institution, passant beaucoup de temps à mettre en place des structures, à les faire fonctionner, me voilà aujourd’hui davantage préoccupé des aliments qui ont besoin de sel que de la salière, utile pour conserver le sel, mais sans plus. Chrétiens, nous sommes appelés à être « le sel de la terre ». Jésus n’est pas venu installer une Eglise, il est venu inaugurer un Royaume.

Alors, après avoir dit tout le mal que je pensais du cardinal Lustiger, qui nous avait prévenus en novembre que l’aumônerie fermerait en août suivant, je lui dis finalement un grand merci ! Merci de m’avoir libéré d’une certaine église, merci de m’avoir rapproché du Royaume !

 

Pour conclure, je reprendrai la dernière page de mon livre. Ce que j’écrivais en 2003 est toujours vrai en 2013. Je ne peux que me répéter. Je n’ai pas changé d’avis, au contraire !

Voici cette dernière page :


Un mot encore, pour terminer sur une note spiritaine !

Je comprends mieux aujourd’hui, après avoir écrit ce que vous venez de lire, ce qui a été dit au Chapitre Général de Maynooth. Tous les six ans, les spiritains font le point sur leur situation, au cours d’un Chapitre Général. En 1998, à Maynooth, en Irlande, ils ont commencé leur assemblée en écoutant une série de témoignages sur ce que peuvent vivre des spiritains de par le monde.

Je relève dans le compte-rendu de ce Chapitre, ces constatations qui sont aussi les miennes :

« Plusieurs fois, ceux qui présentaient une expérience ont désigné les hommes et les femmes parmi lesquels ils vivaient comme une source fondamentale de leur inspiration.

La présence et l’action de l’Esprit peuvent être discernées dans la vie de ces gens, surtout chez les pauvres et les opprimés. Ils nous inspirent par leur hospitalité, leur simplicité, leur générosité et leur foi profonde.

Plus nous nous identifions avec eux et leurs souffrances, plus nous comprenons l’Evangile que nous prêchons (RVS 24.1[2]). Cela exige de réévaluer notre style de vie et de travailler avec eux contre les structures qui les écrasent. Dans ce service et cette fraternité, nous nous sentons plus proches de Jésus et de la Bonne Nouvelle du Royaume.

Nous nous retrouvons membres d’une nouvelle famille, bien plus large, recevant des forces inattendues, en des moments de difficultés, de la part de ceux avec qui nous vivons et travaillons. »[3]

 

Je n’aurais pas dit autre chose, si j’avais participé à ce Chapitre !

Et je suis donc fier de faire partie de ces spiritains ordinaires.

Gérard Warenghem

 


P.S. : Un mot à propos de la 4ème question : « Quel est d’après toi le charisme et la mission des spiritains dans l’Eglise ? »

Je ne pense pas que les spiritains ont une mission dans l’Eglise ! Le Christ envoie ses disciples, non pas dans l’Eglise, mais dans le monde. Chrétiens, nous ne pouvons que faire notre cette phrase du Christ : « Je suis venu dans le monde pour que tout homme ait la vie, et qu’il l’ait en abondance » Jean 10,10.

Les gens qui vivent mal ne manquent pas. Nous avons encore du pain sur la planche !

 

 


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[1] Gérard Warenghem, La joie de vivre en communauté en Afrique ou en Europe, L’Harmattan ( page 100), 2003

[2] Règle de Vie spiritaine, n°24.1

[3] Maynooth 1998, Chapitre Général

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Published by Gérardw
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